jeroen_bennink

Deatry avait choisi la porte parce qu’il voulait voir la tête que ferait le Fumier. Du coup, Raymond Farkas – son partenaire – se retrouvait dans l’allée, sûrement trempé et de mauvaise humeur. Le couloir sentait le moisi et la bouffe chinoise. Il y avait deux appliques entre la 307 et les escaliers ; la plus proche de Deatry était grillée. Des voix télévisées étouffées provenaient des autres chambres, mais la 307 restait silencieuse.

Deatry demeura longtemps debout dans le couloir, étourdisseur dégainé, mais pointé vers le sol, doigt sur le pontet. Il avait le passe, mais il ne pouvait pas bouger. Le souvenir du verre blindé qui tousse dans l’atrium. Une banlieue ensoleillée, de la musique à cordes, des badauds en pièces. Du sang sur le faux marbre. Des échardes d’os blanc dépassant de la chair mutilée et des lambeaux de peau.

La main qu’il tenait.

Jack Skillingstead vit à Seattle avec sa femme Nancy Kress. Depuis 2003, il a publié plus de trente nouvelles dans les revues Asimov’s Science Fiction, Fantasy & Science Fiction et diverses anthologies telles que Year’s Best Science Fiction.

Pour son premier texte traduit en français, Jack Skillingstead nous confronte à l’impact des nouvelles technologies d’information et de communication dans notre quotidien, le tout dans une atmosphère de thriller noir à souhait.

thomasletholsen

Elle se tenait presque nue au milieu du bus, entre les mamas avec leurs gros sacs de courses, les dames à poussettes et les inévitables jeunes à casquette. Ligne R7, de gare d’Argenson à mairie de Villeneuve, en pleine heure de pointe.

Yves la détailla pendant quelques instants, stupéfait. Longue, blonde, le regard absent. Elle portait des chaussures compensées blanches, un jean très bas sur les hanches et un soutien-gorge de dentelle à peine masqué par un minuscule gilet de velours noir. C’était la longue courbe de son corps, la ligne qui descendait des seins, se resserrait à la taille et suivait l’ovale allongé des hanches et des cuisses qui avait attiré son regard. Il avait cru un instant qu’elle portait une sorte de chemisier très transparent ; mais non, le soleil couchant jouait sur la peau claire et nue de son ventre.

Laurent Kloetzer n’a plus besoin d’être présenté. Il nous avait déjà offert Ao dans le premier numéro d’Angle Mort et c’est avec grand plaisir que nous le retrouvons avec un nouveau texte. Pour nous, il a peaufiné un récit aux limites du fantastique, qui nous confronte à la réalité de nos fantasmes, des tensions érotiques dans un quotidien morne.

joelogon

Ça ressemble à la salle d’attente, même si rien n’est inscrit sur la porte. Il y a quelque chose d’irréel ici, un truc flou et que je n’arrive pas à définir. J’entre, le cœur serré comme un poing fou de rage. Mais ce n’est pas de la rage qui écrase mon cœur, c’est de la peur. Il n’y a personne, je suis seul. Tant mieux. Pas un bruit, à part les rumeurs inquiètes de ma propre respiration. J’hésite, puis je m’installe sur l’une des chaises entourant une petite table ovale sur laquelle traînent plusieurs magazines. Ils sont vieux, datés, abîmés. Je regarde le sol. Mes pieds sur le sol. Mes baskets noircies par l’usure. Sur le mur en face de moi, il y a une vieille affiche qui ne tient plus que par une punaise. Elle est incroyable, inouïe. On y voit un couple de baleines encadrant leur baleineau avec la douceur qui peut émaner de ces grosses bêtes-là. Je reste longuement sidéré par l’image, je me demande pourquoi cette affiche, ici.

C’est une blague

Stéphane Croenne est professeur de philosophie et écrivain en quête de lisibilité. Ses travaux s’intéressent aux expériences anatomiques menées au Moyen-Âge et à la Renaissance. Le texte qu’il propose ici s’en inspire et joue sur des peurs viscérales sans toutefois tomber dans le gore.

KaylaKandzorra

Les villes en bouteille, vous connaissez, n’est-ce pas ? Sociétés minuscules, incroyablement délicates, bourgades aux flèches semblables à des cure-dents, rues fines comme des fils, visages-têtes d’épingle collés à des fenêtres de bureau évoquant des paillettes. Intrigues, magouilles politiques, ferveur, luttes, capitulations sous un firmament de cristal. Pour les empêcher d’empiéter sur nos terres, pour sauvegarder le réel à la fois dehors et dedans, un bouchon obture leur firmament. Les vies microscopiques qu’elles contiennent s’imaginent qu’elles sont immenses, que leurs problèmes sont universels, mais finissent toujours par butter contre du verre à la limite de toute chose.

Jeffrey Ford est un auteur prolifique outre-Atlantique. Il est présent dans nombre d’anthologies majeures, notamment éditées par Ellen Datlow et sa complice Terry Windling, ou encore John Joseph Adams. Côté traduction française, plusieurs de ses romans sont sortis chez Denoël ou Flammarion. Outre une poignée de nouvelles publiées dans Bifrost et Galaxies, la revue Fiction l’a quant à elle fait figurer dans dix de ses dix-sept volumes, en faisant l’auteur le plus publié dans ses pages.

Dans Daltharee, Jeffrey Ford use d’un mode de narration qu’il connaît bien pour explorer de manière toujours aussi vertigineuse des mondes emboîtés les uns dans les autres.

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