Texasbubba

Hier, nous avons mangé le roi. Nous l’avons trouvé nu au retour de la pêche, endormi et lourd. Nous l’avons trouvé allongé sur le dos, la bite à l’air. Nous l’avons trouvé repu de nos réserves et comblé de nos femmes. Le roi avait des tatouages sur les bras, les épaules et la largeur du torse : des reptiles, des boulons, une locomotive bleu sang, et il bavait un peu, il était saoul.

La nuit est entrée avec nous dans les appartements du roi, elle était de velours et d’eaux secrètes. Dans le creux des coussins, les yeux de nos épouses, comme ceux de grands oiseaux, nous voyaient poser les sacs, la manne, les vivres du royaume et le roi s’étranglait de sommeil en remâchant sa langue.

Léo Henry fait partie de ces auteurs que la rédaction d’Angle Mort affectionne. À travers sa puissance d’évocation, son style et son indéniable originalité, chacun de ses textes procure une expérience de lecture autre, à la fois différente et résolument cohérente avec l’ensemble de son œuvre.

Dans Down There By The Train (titre d’une chanson de Tom Waits écrite pour Johnny Cash, on ne fait pas dans la muzak, chez Henry), il nous offre la vision d’un monde post-apocalyptique et pétri d’une portée mythologique qui offre sa force au texte. Encore un trip à la Henry. Ici, on en redemande.

{ pranav }

Dans un monde fini, Abdoul Karîm réfléchit à l’infini. Il a rencontré plusieurs sortes d’infinis dans les mathématiques. Si celles-ci sont la langue de la nature, alors le monde physique dans lequel nous vivons contient lui aussi des infinis. Ils nous déconcertent parce que nous sommes des créatures très limitées. Nos vies, notre science, nos religions sont toutes plus petites que le cosmos. Le cosmos est-il infini ? C’est possible. De notre point de vue, cela ne change pas grand-chose.

Vandana Singh est Indienne, possède un doctorat de physique sur la théorie des particules et enseigne la discipline dans une université américaine. Sur son temps libre, elle écrit des nouvelles de science-fiction.

Infinis est, de l’aveu même de son auteur, un des textes les plus ambitieux qu’elle ait jamais écrit. La façon dont elle parvient à mêler bêtise humaine et réflexions vertigineuses sur l’infini dans cette novella mathématique ressemble à un véritable tour de force, servi ici par une excellente traduction de Gilles Goullet. Il est indéniable qu’au niveau de l’ambition, de la taille et de la portée, Infinis est un de ces textes qui font la fierté d’Angle Mort.

Ernst Vikne

Quand il regarde l’hydravion décoller au bout du minuscule ponton, l’après-midi est déjà bien avancée. Ils ont déchargé les caisses et les sacs de provisions, pointé l’inventaire, vérifié la radio et le générateur éolien. Il a repéré sur la carte l’emplacement des trois tours de surveillance. Demain, il ira explorer son royaume. Un territoire de six cents kilomètres carrés, au sud de la baie d’Hudson, couvert de forêts, de lacs et de tourbières. Il est encore tôt pour les risques d’incendie, mais on a parlé d’éclairs inexpliqués à cet endroit précis. Le dispatcher a préféré l’envoyer en avance. Ça tombait bien, il était disponible.

On ne présente plus Jean-Claude Dunyach. Ses romans et ses textes courts marquent le paysage de la SF francophone depuis plusieurs décennies et sa nouvelle précédente dans Angle Mort (Dieu, vu de l’intérieur, dans le numéro 4) a été encensée par la critique.

Il nous revient avec un texte étrange, lisible à plusieurs niveaux, où son style se déploie pour narrer une histoire lilliputienne dont les images deviennent obsédantes. Démonstration de virtuosité nullement gratuite, Paysage avec intrus est une de ces nouvelles pour lesquelles le format court semble avoir été inventé. Pour prolonger la lecture de ce bijou, ne ratez pas l’interview de l’auteur (à retrouver dans le numéro complet)…

badjonni

Vous savez de qui je parle.

On les voit les dimanches après-midi, dans des endroits comme Knoxville, au Tennessee, ou Flagstaff, en Arizona ; ils jouent au billard ou boivent une bière au bar, accoudés au comptoir, avant de repartir sous un soleil poussiéreux, dans leur camionnette ou sur leur moto. Certains ont des chiens. Certains de leurs chiens ont un bandana noué autour du cou. Certains d’entre eux, avant de partir, mettent une pièce dans le juke-box et dansent lentement avec les serveuses, la jolie et puis l’autre.

Ensuite, ils reprennent la route, dans leur pick-up ou sur leur moto, direction les montagnes ou le désert, jusqu’à la prochaine ville. Et l’une des deux serveuses, l’autre, la brunette un peu potelée, ressent une douleur aiguë à la poitrine. Comme cette crispation qui annonce une crise de panique.

Theodora Goss est née en Hongrie, mais elle vit et travaille aux États-Unis. Son œuvre (un roman et des dizaines de nouvelles) se situe plutôt dans le genre fantastique, bien que ses incursions dans la science-fiction sont remarquées.

Pour sa première publication en français, Theodora Goss use d’un des outils de la science-fiction : pousser une métaphore jusqu’à ses derniers retranchements. Dans Les Beaux Garçons, traduit par Florence Dolisi, elle dévoile le secret de ces superbes mâles qui font tourner les têtes et chavirer les cœurs.

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