13_Tacherouge
© 

Elsa m’a demandé si j’avais une règle. Je venais de jouir, allongé sur elle, le nez dans son cou. Je devais avoir les yeux fermés, je n’ai pas compris ce qu’elle voulait. T’as une règle ou pas ? Je n’ai pas bronché. Vacillant de plaisir, engourdi entre ses cuisses, nos sueurs se mêlant. Elle a insisté. J’ai répondu Mais non t’as pas tes règles ! Et elle m’a repoussé. Je n’aime pas ça, qu’elle me brusque après le sexe. J’aime la langueur de l’assouvissement, la paralysie du plaisir fuyant. Je te dis que j’ai besoin d’une règle ! Interloqué j’ai répété Une règle ? Pour quoi faire ? Elle m’a répondu qu’elle avait un grain de beauté bizarre sur le ventre, qu’elle voulait le mesurer.

Illustration : Vassily Kandinsky, tache rouge II, 1921.

Etudiante en anthropologie et passionnée de littérature, Fanny Charrasse écrit des romans aussi bien que des nouvelles et cherche, inlassablement, à travailler son style. C’est ici sa première publication et nous sommes convaincus que d’autres suivront, parce qu’elle vit par les textes, à travers leurs personnages, qu’il s’agisse des siens ou de ceux d’autres écrivains.


Son récit Chronique d’une croissance est l’occasion pour elle de montrer une certaine complicité entre ses problématiques et celles de Philip K. Dick ; le narrateur éprouve des doutes quant à la réalité qui s’offre à lui et mène une enquête dans l’espoir de faire la part des choses entre le réel et le fantasmé. Mais son enquête ne participe-t-elle pas déjà à la construction de la réalité ? La force de ce texte réside non seulement dans les questionnements, mais aussi dans le travail du verbe.

Il aura fallu un an et demi pour que ce dixième numéro aboutisse à la publication. Au cours de cette période, l’équipe d’Angle Mort s’est recomposée. S’occuper d’une revue est un travail qui nécessite de la coordination et de la méthode, mais celles-ci ne s’improvisent pas ; elles réclament un apprentissage, une adaptation des uns par […]

jeroen_bennink

Deatry avait choisi la porte parce qu’il voulait voir la tête que ferait le Fumier. Du coup, Raymond Farkas – son partenaire – se retrouvait dans l’allée, sûrement trempé et de mauvaise humeur. Le couloir sentait le moisi et la bouffe chinoise. Il y avait deux appliques entre la 307 et les escaliers ; la plus proche de Deatry était grillée. Des voix télévisées étouffées provenaient des autres chambres, mais la 307 restait silencieuse.

Deatry demeura longtemps debout dans le couloir, étourdisseur dégainé, mais pointé vers le sol, doigt sur le pontet. Il avait le passe, mais il ne pouvait pas bouger. Le souvenir du verre blindé qui tousse dans l’atrium. Une banlieue ensoleillée, de la musique à cordes, des badauds en pièces. Du sang sur le faux marbre. Des échardes d’os blanc dépassant de la chair mutilée et des lambeaux de peau.

La main qu’il tenait.

Jack Skillingstead vit à Seattle avec sa femme Nancy Kress. Depuis 2003, il a publié plus de trente nouvelles dans les revues Asimov’s Science Fiction, Fantasy & Science Fiction et diverses anthologies telles que Year’s Best Science Fiction.

Pour son premier texte traduit en français, Jack Skillingstead nous confronte à l’impact des nouvelles technologies d’information et de communication dans notre quotidien, le tout dans une atmosphère de thriller noir à souhait.

thomasletholsen

Elle se tenait presque nue au milieu du bus, entre les mamas avec leurs gros sacs de courses, les dames à poussettes et les inévitables jeunes à casquette. Ligne R7, de gare d’Argenson à mairie de Villeneuve, en pleine heure de pointe.

Yves la détailla pendant quelques instants, stupéfait. Longue, blonde, le regard absent. Elle portait des chaussures compensées blanches, un jean très bas sur les hanches et un soutien-gorge de dentelle à peine masqué par un minuscule gilet de velours noir. C’était la longue courbe de son corps, la ligne qui descendait des seins, se resserrait à la taille et suivait l’ovale allongé des hanches et des cuisses qui avait attiré son regard. Il avait cru un instant qu’elle portait une sorte de chemisier très transparent ; mais non, le soleil couchant jouait sur la peau claire et nue de son ventre.

Laurent Kloetzer n’a plus besoin d’être présenté. Il nous avait déjà offert Ao dans le premier numéro d’Angle Mort et c’est avec grand plaisir que nous le retrouvons avec un nouveau texte. Pour nous, il a peaufiné un récit aux limites du fantastique, qui nous confronte à la réalité de nos fantasmes, des tensions érotiques dans un quotidien morne.

Fictions précédentes